Apprendre avec le corps : ce que disent vraiment les sciences cognitives

Pendant longtemps, l’apprentissage a été pensé comme une activité essentiellement mentale. Dans l’école comme en formation professionnelle, apprendre rimait avec écouter, lire, analyser. Bref : une affaire de cerveau.

Pourtant, les recherches en sciences cognitives dressent un tableau bien plus nuancé. Le corps, les sensations et l’action ne sont pas de simples accessoires de l’apprentissage : ils en sont des composantes à part entière.

La cognition incarnée : penser avec le corps

Le concept de cognition incarnée (embodied cognition), développé notamment par le chercheur Lawrence W. Barsalou (Université de Chicago), repose sur une idée simple mais profonde : la pensée s’appuie sur les systèmes sensoriels et moteurs du corps.

Lorsque nous comprenons une idée, notre cerveau ne manipule pas seulement des symboles abstraits. Il réactive des expériences sensorielles et motrices associées à cette idée. Comprendre le mot grimper, par exemple, mobilise des représentations liées à l’effort musculaire, à l’équilibre et au mouvement ascendant, même assis derrière un bureau.

Cette perspective remet en cause une vision héritée de la philosophie cartésienne, qui sépare nettement le corps de l’esprit. Pour la cognition incarnée, percevoir, agir et penser sont étroitement liés : nos connaissances s’ancrent dans l’expérience que nous faisons du monde.

L’effet d’auto-exécution : pourquoi faire mieux que regarder

Un phénomène bien documenté illustre concrètement ce principe : l’effet d’auto-exécution (enactment effect).

Les travaux pionniers de Joachim Engelkamp et Hubert D. Zimmer dans les années 1980, puis ceux de nombreux chercheurs depuis, ont montré de façon robuste que les individus mémorisent significativement mieux des informations lorsqu’ils réalisent physiquement l’action associée, plutôt que de simplement la lire ou l’écouter.

Dans ces expériences, les participants devaient retenir des expressions contenant des verbes d’action. Résultat constant : mimer le geste produit une mémorisation bien supérieure à la lecture passive.

Pourquoi ? Parce que l’action crée une trace mnésique multimodale — elle active simultanément :

  • les circuits moteurs (le geste lui-même),
  • les circuits sensoriels (ce qu’on ressent en agissant),
  • les circuits attentionnels et mnésiques.

Plus de réseaux cérébraux mobilisés = une mémoire plus solide et plus durable.

Un exemple concret : dans une formation à la gestion du stress, demander aux participants de pratiquer physiquement une technique de respiration ou de cohérence cardiaque sera toujours plus efficace que de simplement leur en expliquer le principe sur un diaporama.

Le geste comme outil de pensée

Le rôle du corps ne s’arrête pas à l’action directe. Les gestes eux-mêmes, même inconscients, participent activement à la cognition.

La psychologue Susan Goldin-Meadow (Université de Chicago) a consacré des décennies de recherche à ce sujet. Ses travaux montrent que lorsqu’une personne gesticule en expliquant quelque chose, elle ne fait pas que communiquer : elle pense. Les mains aident à structurer les idées, à résoudre des problèmes, à alléger la charge cognitive.

Goldin-Meadow a notamment observé que des enfants en difficulté sur un problème mathématique produisaient des gestes qui anticipaient la solution, avant même de pouvoir la formuler verbalement. Le corps sait, parfois, avant que l’esprit puisse le dire.

Pour les adultes en formation, cela a une implication directe : bouger, manipuler, mimer ne distrait pas l’apprentissage. Au contraire, ces actions aident à organiser l’information et à stabiliser l’attention.

Ce que cela change pour la formation en entreprise

 

Dans beaucoup d’environnements professionnels, la formation reste majoritairement verbale et conceptuelle : e-learning, PowerPoint, webinaires, contenus écrits. Ces formats ont leur utilité, mais ils sollicitent presque exclusivement des processus cognitifs abstraits.

Or, si l’apprentissage est aussi corporel, il devient pertinent d’introduire des formats qui engagent l’action et l’expérience :

  • Manipulation d’objets ou de matériaux (Maquettes, objets, cartes, etc.)
  • Mises en situation physiques (jeux de rôle)
  • Création manuelle (créer, dessiner, modéliser, construire)
  • Exercices impliquant le mouvement ou le geste (respiration, ancrage corporel, déplacement dans l’espace)
  • Expérimentation concrète avant la conceptualisation : faire d’abord, comprendre ensuite

Ces approches sont particulièrement précieuses pour développer des compétences humaines comme l’attention, la coopération, la régulation émotionnelle ou la gestion du stress, des domaines où l’expérience vécue prime sur la connaissance déclarative.

En résumé

 

Le cerveau ne fonctionne pas en vase clos. Il est en interaction permanente avec le corps et l’environnement. Quand l’apprentissage engage l’action, les sensations et le geste, les connaissances s’inscrivent plus profondément parce qu’elles mobilisent davantage de dimensions de notre architecture cognitive.

À l’heure où les formats digitaux dominent la formation, réintroduire des formes d’apprentissage plus expérientielles permet simplement de mieux s’aligner sur la façon dont les humains apprennent réellement.

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